Vol de 176 millions en Bitcoin : elle filme la seed phrase de son mari

📋 En bref (TL;DR)
- 176 millions de dollars en Bitcoin volés : un homme accuse son ex-femme d’avoir dérobé 2 323 BTC en filmant secrètement sa seed phrase avec une caméra de surveillance
- Méthode sophistiquée : la suspecte aurait utilisé une caméra cachée pour enregistrer les codes d’accès du hardware wallet Trezor de son mari, puis transféré les fonds vers 71 adresses différentes
- La justice britannique tranche : le juge Cotter estime que le plaignant a une « très forte probabilité de succès » et autorise le gel des actifs numériques
- La police impuissante : malgré une arrestation et la saisie de cold wallets, les poursuites pénales ont été abandonnées faute de preuves suffisantes
- Un précédent juridique majeur : l’affaire teste les limites du droit anglais appliqué aux cryptomonnaies, notamment via le Property (Digital Assets etc) Act 2025
Un résident britannique affirme que son ex-femme lui a dérobé 2 323 bitcoins, soit environ 176 millions de dollars, en filmant secrètement sa seed phrase à l’aide d’une caméra de surveillance installée à domicile. Le jugement rendu le 10 mars 2026 par la Haute Cour de justice du Royaume-Uni révèle une affaire qui ressemble à un thriller domestique, mais qui pose des questions fondamentales sur la sécurité des cryptomonnaies et la protection juridique des actifs numériques.
L’affaire Ping Fai Yuen v Fun Yung Li illustre une réalité que les détenteurs de crypto préfèrent ignorer : la principale menace ne vient pas toujours de hackers anonymes à l’autre bout du monde, mais parfois des personnes les plus proches. Et quand des centaines de millions sont en jeu, la confiance peut se transformer en vulnérabilité.
Les faits : 2 323 bitcoins volatilisés en une nuit
Un hardware wallet Trezor comme coffre-fort numérique
Ping Fai Yuen stockait ses 2 323 BTC sur un hardware wallet Trezor, un dispositif physique considéré comme l’un des moyens les plus sûrs de conserver des cryptomonnaies. Ce type d’appareil fonctionne comme un coffre-fort numérique : les clés privées ne quittent jamais le dispositif, et chaque transaction doit être validée manuellement sur l’appareil.
La seule faille de ce système réside dans la seed phrase, une suite de 24 mots qui constitue la clé de récupération ultime du portefeuille. Quiconque possède cette phrase peut reconstituer l’intégralité du wallet et accéder aux fonds, depuis n’importe quel appareil dans le monde. C’est précisément ce maillon faible que l’ex-femme de Yuen aurait exploité.
La caméra cachée : filmer pour voler
Selon les documents judiciaires, Fun Yung Li, l’épouse du plaignant, et sa soeur Lai Yung Li auraient utilisé une caméra de surveillance dissimulée au domicile pour enregistrer Ping Fai Yuen lors de la saisie de sa seed phrase et de ses codes d’accès Trezor. L’enregistrement aurait capturé les 24 mots nécessaires à la récupération du portefeuille.
Le 2 août 2023, à l’insu de Yuen, les 2 323 bitcoins ont été transférés hors de son wallet. Les fonds n’ont pas été envoyés vers une seule adresse, mais dispersés à travers 71 adresses Bitcoin différentes dans le cadre de multiples transactions successives. Cette méthode de fractionnement est typique des tentatives de blanchiment de cryptomonnaies, car elle complique considérablement le traçage des fonds.
Le dernier mouvement enregistré sur ces adresses date du 21 décembre 2023. Depuis, les fonds sont restés immobiles, probablement en raison de la procédure judiciaire en cours et de la difficulté à convertir de telles sommes sans attirer l’attention.
L’alerte venue de sa propre fille
C’est un avertissement de sa fille qui a mis Yuen sur la piste. Avant même la disparition des fonds, elle l’avait prévenu que son épouse cherchait à s’emparer de ses bitcoins. Suite à cette alerte, Yuen a installé un équipement d’enregistrement audio à son domicile. Les conversations captées se sont révélées accablantes.
Le juge Cotter a qualifié les transcriptions de « dévastatrices » (« the transcripts are damning »), notant qu’elles contenaient des discussions sur l’équipement utilisé pour extraire les fonds ainsi que sur les difficultés à déplacer l’argent sans déclencher d’alertes bancaires. Ces enregistrements constituent aujourd’hui la pièce maîtresse du dossier civil.
La réponse de la justice britannique
La police abandonne, la justice civile prend le relais
Après avoir découvert le vol, Yuen a porté plainte auprès de la police britannique. Les forces de l’ordre ont procédé à l’arrestation de Fun Yung Li et effectué des perquisitions au cours desquelles elles ont saisi dix cold wallets et cinq phrases de récupération, ainsi que des montres de luxe. La suspecte a été relâchée sous caution.
Cependant, les autorités ont finalement décidé de ne pas engager de poursuites pénales, estimant que les preuves étaient insuffisantes pour obtenir une condamnation. Cette décision a poussé Yuen à se tourner vers la voie civile, déposant en novembre 2025 une demande d’injonction de préservation d’actifs (proprietary asset preservation injunction).
Il convient de noter un élément qui complique le récit : Yuen a lui-même plaidé coupable en 2024 pour des faits de violence envers Fun Yung Li, survenus après qu’il a découvert le vol présumé. Ce détail n’a toutefois pas empêché le juge d’évaluer favorablement ses chances dans la procédure civile.
Le jugement du 10 mars 2026 : un signal fort
Dans sa décision du 10 mars 2026, le juge Cotter de la Haute Cour a estimé que Yuen a démontré « une très forte probabilité de succès » (« a very high probability of success »). La défenderesse n’a fourni « aucune explication alternative (ni aucune explication) pour le mouvement des bitcoins ». Son unique réponse au dossier a été un affidavit d’une seule phrase niant toute connaissance des faits.
Le juge a autorisé le gel des actifs numériques concernés, la reconnaissance de propriété des bitcoins au nom de Yuen, ainsi que la restitution des fonds ou de leur équivalent en monnaie fiduciaire. L’affaire doit désormais passer en procès complet, avec la possibilité d’une procédure accélérée.
Les enjeux juridiques : le droit anglais face aux cryptomonnaies
Le rejet de la claim en « conversion »
L’affaire a également mis en lumière les limites du droit anglais face aux actifs numériques. Le juge a rejeté la demande fondée sur le délit de « conversion » (conversion tort), un concept juridique anglo-saxon qui s’applique traditionnellement au vol de biens physiques. La Cour a rappelé que la conversion est « un délit limité aux biens mobiliers corporels » et que même le Property (Digital Assets etc) Act 2025, la loi britannique qui reconnaît les actifs numériques comme une forme de propriété, n’a pas modifié cette position.
En revanche, les demandes fondées sur l’enrichissement injustifié (unjust enrichment), la violation de confidentialité (breach of confidence), la restitution propriétaire et le trust constructif ont été maintenues. Ces fondements juridiques offrent des voies alternatives pour obtenir la restitution des actifs volés.
Les attaques de « dusting » : une menace supplémentaire
Un détail technique relevé dans l’affaire concerne les attaques de dusting subies par les portefeuilles impliqués. Le dusting consiste à envoyer des quantités infimes de cryptomonnaie vers des adresses afin de les identifier et de tracer les transactions futures de leurs propriétaires. Yuen a signalé que ses wallets avaient fait l’objet de telles attaques, ce qui suggère que des tiers inconnus tentaient de surveiller les mouvements de fonds.
Ces attaques posent une question supplémentaire : s’agit-il de tentatives de la défenderesse pour surveiller les actifs, ou de tiers opportunistes ayant repéré les adresses impliquées dans l’affaire ?
Les leçons pour les détenteurs de cryptomonnaies
La seed phrase, un secret absolu
Cette affaire rappelle une règle fondamentale : la seed phrase ne doit jamais être saisie, lue ou manipulée en présence d’un dispositif d’enregistrement, qu’il s’agisse d’une caméra de surveillance, d’un téléphone ou même d’un ordinateur connecté à Internet. En matière de sécurité crypto, la paranoïa n’est pas un défaut mais une nécessité.
Voici les bonnes pratiques à retenir pour protéger ses actifs :
- Générer et noter sa seed phrase dans un environnement isolé : pas de caméra, pas de connexion Internet, pas de témoin.
- Stocker la seed phrase sur un support physique résistant : des plaques en métal gravé sont préférables au papier, qui peut se détériorer ou brûler.
- Utiliser un coffre-fort physique : de préférence dans un lieu sécurisé différent du domicile.
- Ne jamais saisir sa seed phrase sur un appareil connecté : la seule raison légitime est la restauration du wallet sur un nouveau hardware wallet.
- Envisager un schéma de partage de type Shamir : cette méthode divise la seed phrase en plusieurs parts, dont un nombre minimum est nécessaire pour reconstituer l’original.
Un précédent qui pourrait redéfinir la protection juridique des cryptoactifs
Au-delà de l’aspect sécuritaire, l’affaire Yuen v. Li pourrait créer un précédent important dans le droit britannique des actifs numériques. La reconnaissance par les tribunaux que les bitcoins volés restent la propriété de leur détenteur légitime, même après avoir été transférés vers d’autres adresses, renforce la protection juridique des détenteurs de crypto. Le fait que la voie civile permette le gel et la restitution d’actifs numériques, là où la voie pénale a échoué, montre que le système juridique s’adapte progressivement à cette nouvelle classe d’actifs.
L’affaire est désormais en attente d’un procès complet. Si Yuen obtient gain de cause, le défi suivant sera l’exécution du jugement : comment contraindre la restitution de bitcoins dispersés sur 71 adresses, dans un écosystème conçu pour résister à la censure et au contrôle centralisé ? La réponse à cette question pourrait façonner l’avenir de la régulation crypto au Royaume-Uni et au-delà.
📚 Glossaire
- Seed phrase (phrase de récupération) : Suite de 12 ou 24 mots générés aléatoirement qui constitue la clé de sauvegarde ultime d’un portefeuille crypto. Quiconque possède cette phrase peut accéder à l’ensemble des fonds du wallet, depuis n’importe quel appareil.
- Hardware wallet (portefeuille matériel) : Dispositif physique, semblable à une clé USB, conçu pour stocker les clés privées hors ligne. Les marques les plus connues sont Trezor et Ledger. Considéré comme la méthode la plus sûre de conservation des cryptomonnaies.
- Clé privée : Code cryptographique secret qui permet de signer des transactions et de prouver la propriété des cryptomonnaies associées à une adresse blockchain. La seed phrase permet de régénérer l’ensemble des clés privées d’un wallet.
- Cold wallet (portefeuille froid) : Tout dispositif de stockage de cryptomonnaies qui n’est pas connecté à Internet, par opposition aux « hot wallets » (portefeuilles chauds) en ligne. Les hardware wallets sont la forme la plus courante de cold wallets.
- Dusting attack (attaque de poussière) : Technique consistant à envoyer des quantités infimes de cryptomonnaie (la « poussière ») vers des adresses pour les identifier et tracer les transactions futures de leurs propriétaires. Utilisée à des fins de surveillance ou de désanonymisation.
- Cryptomonnaie : Monnaie numérique fonctionnant sur une blockchain, sécurisée par la cryptographie. Bitcoin, créé en 2009, est la première et la plus connue des cryptomonnaies.
- Blanchiment de cryptomonnaies : Processus visant à dissimuler l’origine illicite de fonds en cryptomonnaie, souvent par le fractionnement des montants vers de multiples adresses, l’utilisation de mixeurs, ou la conversion en monnaie fiduciaire via des plateformes peu régulées.
Questions fréquentes
Comment une seed phrase peut-elle être volée ?
Une seed phrase peut être volée de plusieurs manières : enregistrement vidéo ou photographique lors de sa saisie (comme dans cette affaire), logiciel espion sur un ordinateur, phishing (faux sites demandant la seed phrase), ou simplement en trouvant le support physique sur lequel elle est notée. C’est pourquoi il est essentiel de ne jamais la manipuler devant une caméra ou un dispositif connecté.
Peut-on récupérer des bitcoins volés ?
Techniquement, les transactions Bitcoin sont irréversibles. Cependant, la voie judiciaire peut permettre d’obtenir le gel des actifs et une ordonnance de restitution, comme dans l’affaire Yuen v. Li. Le traçage blockchain permet d’identifier les adresses de destination, et si les fonds n’ont pas été convertis, un tribunal peut ordonner leur restitution. En pratique, la récupération dépend de l’identification du voleur et de sa juridiction.
Qu’est-ce qu’un hardware wallet Trezor et est-il vraiment sécurisé ?
Un Trezor est un portefeuille matériel qui stocke les clés privées sur un dispositif physique hors ligne. Il est considéré comme très sécurisé contre les attaques à distance (piratage, malware). Cependant, comme le montre cette affaire, sa sécurité dépend de la protection de la seed phrase. Si quelqu’un obtient les 24 mots de récupération, il peut reconstituer le wallet sur un autre appareil et accéder aux fonds.
Qu’est-ce qu’une attaque de dusting en crypto ?
Une attaque de dusting consiste à envoyer de minuscules quantités de cryptomonnaie (quelques centimes) vers des adresses blockchain. L’objectif est de tracer les transactions futures du destinataire pour tenter de désanonymiser le propriétaire du portefeuille. Si le destinataire dépense cette « poussière » avec d’autres fonds, l’attaquant peut relier plusieurs adresses au même propriétaire.
Le vol de cryptomonnaies est-il reconnu par la justice française ?
Oui, le droit français reconnaît le vol de cryptomonnaies. La jurisprudence évolue, et la qualification de « bien meuble incorporel » permet d’appliquer les dispositions pénales classiques (vol, escroquerie, abus de confiance). En Europe, le règlement MiCA renforce également le cadre juridique. Comme au Royaume-Uni, la voie civile peut offrir des recours supplémentaires pour obtenir la restitution d’actifs numériques.
📰 Sources
Cet article s’appuie sur les sources suivantes :
- Solicitors Journal – Ping Fai Yuen v Fun Yung Li – Analyse juridique complète du jugement [2026] EWHC 532 (KB), incluant les questions de conversion et de restitution propriétaire.
- Cointelegraph – UK Man Accuses Wife of Stealing 2,323 Bitcoin – Couverture détaillée de l’affaire avec les montants et la chronologie des événements.
- Decrypt – Man Alleges Wife Stole $172 Million in Bitcoin – Reportage sur les allégations et les preuves audio recueillies par le plaignant.
- CoinDesk – Man Accuses Wife of Using CCTV Cameras to Steal $172M Bitcoin – Analyse des implications pour la régulation crypto au Royaume-Uni.
- Coin Edition – UK Court Allows $172M Bitcoin Theft Case to Proceed – Détails sur le rejet de la claim en conversion et les fondements juridiques retenus.
Comment citer cet article : Fibo Crypto. (2026). Vol de 176 millions en Bitcoin : elle filme la seed phrase de son mari. Consulté le 18 mars 2026 sur fibo-crypto.fr
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